samedi 20 janvier 2007

Question No 08 : Que peut-on lire à la page 109?


Son malaise pouvait s'expliquer psychologiquement. Mais une explication psychologique, si elle la rassurait n'améliorerait pas sa condition actuelle. Il est facile de se dire que son désarroi est parfaitement logique et rationnel, mais il est moins aisé d'empêcher les idées incohérentes et saugrenues, surgies on ne sait d'où, de vous traverser l'esprit, comme des lézards sortant de leur cachette. L'image de Myrna Randolph avait surgi devant elle comme un serpent - et tout le reste comme des lézards.

C'était le contraste : elle se tr
ouvait tout à coup dans un désert sans limite et en plein air, elle qui avait passé toute sa vie en vase clos - dans une Boîte. Oui, dans une boite, avec des enfants-joujoux, des domestiques-joujoux, un mari-joujou... Non, Joan. Que dis-tu là ? Comment peux-tu être si sotte ? Tes enfants sont des êtres réels ! Oui, comme la cuisinière et Agnès, et comme Rodney. Alors, se dit Joan, peut-être, moi, ne suis-je pas un être réel. Peut-être ne suis-je qu'une femme fantoche, une mère fantoche! Oh! Dieu! C'était terrible... Elle perdait la tête ! Fallait-il qu'elle se remit à réciter des vers ? Elle devait être capable d'en retrouver quelques-uns.

Alors, à haute voix, avec une ferveur excessive, elle déclama : Loin de vous ce printemps... (From you have I been absent in tbe Spring)

Elle ne put se souvenir de la suite, mais elle ne le chercha pas. Ce vers était suffisamment explicite. Il expliquait tout, n'est-ce pas ?

Rodney! pensa-t-elle. Rodney... je n'ai pas su vivre ce printemps près de vous! Avec cette différence précisa-t-elle, qu'au lieu d'être au printemps, nous sommes en novembre...

Et la page 276 de conclure :

- Je vous envie d'avoir fait ce voyage en Orient, vous savez.
- Il a été intéressant; mais je n'aimerais pas être obligée de vivre dans un endroit comme Bagdad.

Rodney eut l'air rêveur.

- je voudrais me représenter le désert. Ce doit être merveilleux, cette immensité vide, cette lumière puissante ! C'est surtout la lumière qui m'attire. Voir clair!...

Joan l'interrompit avec véhémence

- C'est atroce ! atroce ! ces grandes étendues désertiques, cette aridité, ce néant...

Elle jetait autour de la pièce des regards perçants, fébriles, tout à fait, pensa Rodney, comme un animal qui cherche à fuir... Mais son front s'éclaircit et elle s'écria

- Ce coussin est affreusement vieux et fripé ! Il faut que je le remplace par un neuf.

Il esquissa un petit geste instinctif, puis le réprima. Après tout, pourquoi pas ? Un coussin s'était fané, Leslie Sherston gisait sous une dalle de marbre, l'étude Alderman, Scudamore et Witney se développait, le fermier Hoddesdon hypothéquait un autre lopin de terre...

Joan déambulait dans le bureau, passant un doigt ici et là sur la poussière des meubles, redressant un livre dans la bibliothèque, remettant les bibelots à leur place habituelle. Il fallait reconnaître qu'en six semaines, la pièce avait pris un aspect désordonné et mal tenu.

Rodney murmura :
- Les vacances sont finies.
- Comment? (Elle se retourna vers lui) Que dites-vous ?

Il cligna des yeux, sans défense.

- Ai-je parlé?
- Il m'a semblé vous entendre dire : Les vacances sont finies ! Vous avez dû rêver et vous croire au temps où les enfants retournaient en classe.
- Oui, dit Rodney. J'ai dû rêver.

Elle s'arrêta pour le regarder, perplexe. Puis elle redressa un tableau, qui était de travers.

- Tiens! Une nouvelle acquisition?
- Oui. J'ai acheté ça à la vente Hartley.
- Ah! (Elle examina le tableau, d'un air dubitatif.) Copernic ? Est-ce une toile de valeur?
- je n'en sais rien, dit Rodney et il répéta, tout songeur : je n'en ai pas la moindre idée...

Qu'est-ce qui avait de la valeur? Qu'est-ce qui n'en avait pas ? Qu'est-ce qui valait plus qu'un souvenir? « Figurez-vous que je pensais à Copernic... » Leslie, mariée à un ivrogne, à un gibier de potence, Leslie symbole de pauvreté, de maladie, de mort... « Pauvre Mrs Sherston ! Quelle triste vie ! »

Mais, pensa-t-il, Leslie n'était pas triste. Elle avait suivi son chemin à travers la déception, la misère, la douleur, comme un homme avance à travers les marais, les labours les forêts, avec ardeur et endurance, pour arriver à son but.

De ses yeux las, mais bienveillants, il contempla sa femme et réfléchit. Elle était tellement animée, experte, active - tellement heureuse et accomplie! Elle paraît à peine vingt-huit ans, pensa-t-il. Et, subitement, une vague de pitié lui gonfla le coeur. Il s'écria, d'un ton profondément pénétré

- Pauvre petite joan

Elle le dévisagea :
- Pourquoi pauvre ? Et je ne suis pas petite.

Il répondit de sa voix malicieuse :
- C'est moi, la bondissante petite Joan. Si on me laisse seule, je suis désemparée.

Elle vint tout droit à lui. D'une voix entrecoupée, elle lui dit :
- je ne suis pas seule ! je ne suis pas seule ! je compte sur vous !
- Oui, répondit Rodney. Comptez sur moi.

Mais, en parlant ainsi, il savait que ce réconfort était illusoire. Il pensa :
Vous êtes seule- et vous le serez toujours. Mais, Dieu merci, vous ne le saurez jamais.

"Loins de vous ce printemps", Agatha Christie sous le pseudonyme de Mary Westmacott


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