mercredi 2 juillet 2008

J - 15 : Nouveau Millénaire, Nouvelles Valeurs


Que sera la France du troisième millénaire ? Les hommes et les femmes qui la façonneront ont aujourd'hui pour la plupart moins de 40 ans. Pour Le Point et la Fondation du Futur, l'Institut Ipsos a interrogé 201 décideurs et leaders d'aujourd'hui àgés de moins de 40 ans : derrière eux. c'est toute une génération qui émerge, s'affirme et mûrit ; en elle, les valeurs qui feront le paysage des années 2000.

79% des personnes interrogées considèrent que l'intérêt pour la politique baissera au début du troisième millénaire. Spontanément, 23% de ces moins de 40 ans déclarent que la politique sera démodée en l'an 2000. Le dépit manifesté est si profond qu'il sape les bases mêmes de notre système national. L'élection n'est plus cette communion civique dans laquelle se forgeait la république : 79% la placent au rayon des soldes, catégorie produits sans intérêt.

Les chiffres sont spectaculaires, car, au-delà du politique, ils révèlent que la démocratie, qui pourtant triomphe autour de nous ces temps-ci, n'est plus un combat dans notre pays. Est-ce un signe de maturité d'une démocratie enfin intégrée, apaisée, américanisée, ou bien l'expression d'un relachement, d'une perte d'identité, d'une chute de tension citoyenne ? Certains faits traduisent incontestablement l'américanisation de notre politique (le développement de l'abstention, l'extension des zones de consensus, l'engouement pour l'État de droit), mais, à travers eux, nul ne peut encore pronostiquer l'accouchement d'une démocratie française rénovée. En revanche, toutes les valeurs qui donnaient à l'Hexagone une solide armature républicaine sont à la baisse aux yeux de ceux qui la dirigeront dans dix ans.

Le déclin du politique n'en est pas le seul révélateur. Notre société avait jusqu'ici sa part de sacré. La politique. la religion et le travail la structuraient et nul n'osait remettre en question ouvertement ces colonnes du temple. Or toutes ces valeurs sont blackboulées à l'aube du troisième millénaire.

Comme la politique, la religion est frappée de plein fouet. 50% des personnes interrogées la voient à la hausse, 47% à la baisse et 14% décrètent qu'elle sera démodée. Le mythe du travail exalté par les théories marxistes et communistes subit le même sort : 61% entendent privilégier les loisirs. 31% seulement, l'effort. Les valeurs d'agrément l'emportent sur les valeurs d'engagement et d'achèvement. La volonté d'aller au bout de soi-même, culte des fameux cadres dynamiques des années 70 est sérieusement entamée. Certes, pour 57% des moins de 40 ans interrogés, l'intérét pour le travail sera encore en hausse dans dix ans, mais plus d'un tiers (36%) le mettent à la baisse. La France s'apprête en fait à vivre les années 2000 sur le mol oreiller d'une culture Club Med.

Cet assoupissement est curieux, car il s'accompagne d'une vraie lucidité sur les enjeux a venir. 61% des personnes questionnées mettent l'économie en tête des défis qui nous attendent. Mais. pour les relever, il faudrait que se manifeste une énergie collective. Or tout indique que, plus que jamais, l'individualisme devient roi dans notre société. 61% de la génération de décideurs interrogés par Ipsos célébrent pour demain les valeurs privilégiant l'individu ; 37% seulement s'enflamment pour le collectif. Sous le choc, l'identité française vacille : le patriotisme est à la dérive et les valeurs internationales déferlent. Le Français de l'an 2000, selon ses dirigeants potentiels, ne vivra plus du tout hexagonal.

Si l'enthousiasme national part en quenouille, les peurs demeurent en revanche collectives. L'attention se porte sur les manipulations génétiques (68%), le chômage (48%), la drogue (46%). le suicide chez les jeunes (41%), le sida (31%). Les décideurs de l'an 2000 attendent visiblement en ces domaines l'élaboration d'une nouvelle morale.

Les sciences et l'économie, enjeux de demain, sont des terrains d'aventure que la vie politique peut investir. Le fera-t-elle ? Est-elle capable encore de se redéployer, d'abandonner ses vieux réflexes idéologiques pour se réinstaller au centre des débats de notre société ?

Denis JEAMBAR, Le Point (11 décembre 1989).

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